Le stress chronique de l’enfance favoriserait le cancer

« Il s’agit de probabilité, pas de fatalité », insiste Michelle Kelly-Irving, épidémiologiste à l’INSERM de Toulouse. L’avertissement est utile au vu des résultats qu’elle et ses collaborateurs du laboratoire d’épidémiologie de Toulouse ont fait paraître entre 2013 et août 2016, après avoir étudié les parcours de vie de 17 000 Britanniques nés la même semaine en 1958. D’après leur analyse, les femmes ont 50 % de risques en plus de développer précocement un cancer (sein ou col de l’utérus) si, au cours de l’enfance, elles ont connu au moins deux « adversités », c’est-à-dire des stress chroniques engendrés par la mort, l’alcoolisme, la négligence ou encore l’abandon d’un parent. Elles ont aussi 80 % de risques en plus de mourir avant 50 ans, contre 57 % pour les hommes présentant le même passif. « Ce travail est très important, assure Bruce McEwen, de l’université Rockefeller, à New York. Il constitue une preuve supplémentaire que l’adversité au cours de l’enfance a des conséquences sur la santé et le parcours de l’adulte. »

« Dans les groupes socialement défavorisés, on invoque souvent des comportements à risque (tabac, alcool, obésité) pour expliquer la survenue plus fréquente de cancers, commente Cyrille ­Delpierre, coauteur des articles. Mais, en réalité, ces facteurs n’éclairent que 30 % à 40 % de ce gradient social de santé. » Les cadres vivant en moyenne sept ans de plus que les ouvriers, on complète alors souvent ce tableau en pointant l’influence du contexte professionnel ou des expositions environnementales. Des raccourcis périlleux puisque les cadres naissent plutôt dans des milieux nantis et les ouvriers plutôt dans des familles moins aisées. Au final, la pelote des causes et des effets n’est pas si simple à démêler et une partie de la population, les pauvres, est souvent stigmatisée. D’où le parti pris plus nuancé de Michelle Kelly-Irving, qui décortique les différentes caractéristiques des milieux sociaux et se focalise sur le vécu avant l’âge de 16 ans, lorsque le corps est particulièrement plastique et sensible.
Usure physiologique
Depuis les années 1980, des études pointent en effet l’influence sur la santé d’événements vécus durant l’enfance, voire in utero. Par exemple, en 1986, David Barker, de l’université de Southampton, au Royaume-Uni, a montré que les enfants britanniques nés avec un poids inférieur à 2 500 grammes avaient plus de risques de développer du diabète ou des maladies cardio-vasculaires à l’âge adulte. Comment expliquer de telles répercussions ? « Barker a évoqué des troubles nutritionnels et développementaux, répond Michelle Kelly-Irving. Mais l’impact à long terme d’expositions précoces au stress chronique est aussi une piste d’exploration importante. »
« En cas de stress aigu, le corps répond par une décharge d’adrénaline et une production de cortisol pour se préparer au combat ou à la fuite, explique Cyrille Delpierre. Une fois en sécurité, il revient à un fonctionnement normal. » En revanche, si le stress perdure ou se répète, le corps n’a pas la possibilité de retrouver son état de base. Il doit s’adapter, ce qui peut avoir des conséquences sur le système immunitaire ou inflammatoire. « Or, de nombreuses pathologies chroniques, y compris les cancers, sont liées à des défaillances ou dérèglements du système inflammatoire et immunitaire », reprend Michelle Kelly-Irving.
Pour mieux comprendre la nature du lien entre cancer et adversité, l’équipe a analysé les résultats de prélèvements sanguins réalisés lorsque les membres de la cohorte avaient 44 et 55 ans. Les résultats montrent que les individus ayant subi au moins deux stress chroniques avant l’âge de 16 ans présentent une usure physiologique, dite « charge allostatique », dont la signature diffère selon les sexes. Chez les hommes, elle est plutôt le fruit de comportements à risque (tabac, alcool), et chez les femmes, de problèmes de surpoids. « Ce qui est intéressant à relever ici, insiste Cyrille ­Delpierre, c’est que l’adversité précoce permet de prédire en partie la survenue de comportements à risque. Ce qui, du point de vue de la prévention, est une information cruciale. » En matière de tabac notamment, les campagnes de prévention ciblent plutôt des adultes, alors qu’elles seraient peut-être plus opérantes au sein de familles ayant connu des problèmes spécifiques.
Mais qu’entend-on exactement par « problèmes spécifiques » ? Dans l’analyse de la cohorte de 1958, les chercheurs ont considéré comme ­ « adversité » la mort, l’alcoolisme, la négligence ou encore l’abandon par un des parents, des relations avec le milieu carcéral ou les services de santé mentale, ou encore un dysfonctionnement au sein du ménage. Des épreuves qu’un quart des membres de la cohorte ont connues avant l’âge de 16 ans ; 8 % en ont subi au moins deux. Et en matière d’adversité, il s’agit là d’une fourchette basse, puisque « les questions posées à la cohorte de 1958 ne nous ont pas permis de considérer les abus sexuels », signale la chercheuse. L’étude d’autres cohortes permettra sans doute d’aller plus loin, même si les comparaisons restent délicates : « Chaque cohorte est influencée par l’histoire ou le protocole de collecte de données. De fait, elles sont difficiles à compiler. Il faut les voir comme des torches qui éclairent une partie du problème. »
Un problème de santé publique
Dernière brique en date de leur étude, fin août, les Toulousains ont publié des articles (dans Psychoneuroendocrinology et Social Science and Medicine) montrant que l’usure physiologique à 44 ans permet de prédire l’état de santé des individus à 55 ans. Pour autant, les chercheurs se refusent à tout déterminisme. « Il ne s’agit là que de facteurs de susceptibilité, non des prédictions à l’échelle individuelle. La majorité des personnes s’en sortent très bien malgré une enfance difficile. » En étudiant ces cas, Michelle Kelly-Irving espère d’ailleurs identifier les facteurs environnementaux permettant de contrer les effets de l’adversité. « Il s’agit d’armer les professionnels de l’éducation, de la santé ou du social et de briser la chaîne des causes à effets. »
Car pour elle, ces stress chroniques relèvent bien d’un problème de santé publique. « Nombre de maladies gérées à grand renfort de médicaments pourraient découler d’une mauvaise gestion des stress chroniques survenus depuis l’enfance. On s’entête à soigner les symptômes sans vraiment s’attaquer au mal. » Et ce alors que des recherches suggèrent qu’une partie au moins des modifications physiologiques liées au stress chronique serait réversible. Reste à transformer ces connaissances en politiques publiques pour réduire les inégalités sociales de santé.
Dans un article paru le 22 août dans JAMA Pediatrics, Jack Shonkoff, de l’université Harvard, enjoint lui aussi aux pouvoirs publics de s’approprier les dernières découvertes pour limiter les conséquences à long terme de l’adversité. Son argumentaire tient en quatre points : les expériences vécues au cours de l’enfance affectent la santé, pas seulement l’apprentissage ; pour bien se développer, le cerveau a besoin de protection contre le stress, pas seulement d’enrichissement ; les adultes prenant soin des enfants dans l’adversité doivent être accompagnés ; enfin, dans les familles en difficulté, il faut intervenir tôt, y compris (voire surtout) de la période prénatale à l’âge de 3 ans.
 
 

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